De retour en Chine, je comptais vous raconter mon week-end à Shanghai, mon retour « à la civilisation » entre visites assidues des
boulangeries Paul (introuvables à Pékin), d’H&M (le seul de Chine) et de clubs à la mode avec vue sur le Bund et la Perle de l’Orient... Mais il se trouve qu’il se passe quelque chose de bien
plus grave de ce côté-ci du monde en ces premiers jours de printemps. A quelques mois de la grande consécration internationale des Jeux Olympiques, alors que tous les regards sont braqués sur
elle, la Chine est frappée dans son talon d’Achille, rattrapée par la question tibétaine.
Images de Lhassa sur la chaîne de télévision nationale chinoise CCTV
Informations
En effet, depuis plusieurs jours, Lhassa est en état de siège, après de violentes émeutes antichinoises au cours desquelles au moins dix
personnes ont été tuées, selon un bilan officiel. Les premières manifestations ont commencé lundi dernier, date du 49e anniversaire de la fuite de Lhassa du dalaï-lama après un
soulèvement manqué de la population de la ville. Ces manifestations, conduites par les moines des monastères de Lhassa, avaient pour but de demander la libération de moines emprisonnés en 2007.
Petit à petit, les manifestations ont pris de l’ampleur, donnant lieu à une flambée de violences sans précédent depuis les dernières émeutes tibétaines de 1989 (l’année de tous les
dangers…).
Lhassa, vendredi dernier (photo Reuters)
Grâce à internet et aux médias étrangers, on apprend que la ville est désormais quadrillée par l’armée et que tout le centre historique de la
ville a été placé sous couvre-feu. Quant aux touristes étrangers, ils sont désormais interdits de séjour, les permis spéciaux requis pour voyager au Tibet étant suspendus.
Du côté de la presse chinoise c’était plutôt
silence radio jusqu’à hier. Les premières pages des journaux étant toutes entières occupées par la tenue de l’Assemblée Nationale Populaire (le grand rassemblement annuel de l’Assemblée chinoise,
qui n’est finalement qu’une chambre d’enregistrement des ordres du pouvoir) et la réélection sans surprise du président Hu Jintao à la tête de l’Etat. Mais devant l’ampleur des événements,
l'agence officielle de presse « Chine nouvelle » a finalement dû confirmer que les émeutes avaient fait des victimes, mentionnant une dizaine de « civils innocents » alors que
la télévision chinoise montrait pour la première fois des scènes d'émeutes à Lhassa. Mais en vérifiant sur les sites des grands quotidiens chinois, les nouvelles sur le sujet se résument à
une petite ligne en bas de la page (répétant à chaque paragraphe que les émeutes étaient fomentées de l'extérieur, par la "clique du dalaï-lama"), ou bien sont même complètement absentes (c’est
le cas sur la page en français de l’agence « Chine nouvelle »). C'est d'ailleurs assez hallucinant, on a vraiment l'impression d'être sur une autre planète en regardant les articles de
couverture des journaux chinois où on voit des dignitaires du gouvernement souriants, assistant à une démonstration de calligraphie et aucune mention de ce qui se passe à Lhassa. Des évenements
qui font la une de tous les journaux de la planète, sauf de ceux du pays où ils ont lieu.
En attendant, la plupart des sites couvrant l’événement et des blogs (dont overblog, depuis plus d'un mois, snif !) sont bloqués et fait
symptomatique, la fenêtre sur le monde que représente le site Youtube est à nouveau censurée en Chine (depuis cette nuit). Quant à la blogosphère chinoise, elle se déchaîne (en général pour
appuyer le gouvernement, en réaffirmant l’identité chinoise du Tibet…Nous n’avons parfois pas idée de la virulence des Chinois sur la question, et même parmi les jeunes générations).
Le sujet du Tibet était déjà revenu sur le devant de la scène il y a quelques semaines, avec le scandale déclenché par le « Tibet,
Tibet !» lancé par la chanteuse Bjork lors de son concert shanghaien, à la fin de sa chanson « Declare Independance ». Tollé général en Chine où il ne fait aucun doute que
le Tibet est et restera Chinois, la question de l’indépendance ne se posant même pas. Pourtant, ces manifestations des moines de Lhassa, qui rappellent dangereusement au pouvoir chinois le
précédent birman de l'automne 2007, sont un avertissement qui en dit long sur « l'amertume des citoyens de cette "région autonome" qui porte bien mal son
nom » (Le Monde du 15 mars).
Afin que vous puissiez y voir un peu plus clair, je vous retranscris ci-dessous l’article de Pierre Haski, ancien correspondant de Libération à
Pékin, qui dresse une analyse très intéressante des événements récents.
Ce matin, le calme est revenu à Lhassa. Pour combien de temps ? On parle déjà de manifestations au Gansu, province chinoise du Nord-Ouest
comptant plusieurs monastères tibétains (le Tibet géographique dépasse en fait largement les limites administratives de la « région autonome » du Tibet). Quant au boycott des Jeux Olympiques, le thème n’a jamais été autant évoqué dans la presse étrangère. Mais comment ne pas s’interroger avec le quotidien
suisse La Tribune de Genève : "Combien pèsera […] la bonne conscience occidentale face à l'impérieuse nécessité de se préserver un accès au mirifique marché chinois ?". La passivité des
capitales occidentales face à la politique chinoise dans la crise du Darfour nous donne déjà des éléments de réponse...
A quelques mois des JO, pourquoi le Tibet se révolte
Par Pierre Haski (Rue89)
Le sang a coulé à Lhassa, la capitale du Tibet: dix morts officiellement, cent selon les Tibétains en exil. A quelques mois des Jeux olympiques de Pékin, le Tibet et à travers lui la question
des droits de l'homme, se trouvent propulsés à la "une" des journaux du monde entier -sauf en Chine où c'est la réélection du président Hu Jintao qui fait les gros titres, les événements de
Lhassa étant minimisés.
Que se passe-t-il au Tibet? Pourquoi ce mouvement? Quelles conséquences aura-t-il sur les JO? Etat des lieux en quatre questions.
Un peu d'histoire. Le Tibet est-il "chinois"? Pour le gouvernement chinois, évidemment, l'affaire est entendue: le Tibet est rattaché à l'empire chinois depuis la dynastie des
Yuan au XIII° siècle, et, physiquement depuis la "réunification pacifique" de 1950 à la République populaire décrétée par Mao Zedong l'année précédente. Il existe même, à Lhassa, un magnifique
musée moderne dont le seul but est d'accréditer cette thèse.
Du point de vue tibétain, et tout simpement historique, l'affaire est plus complexe. Le Tibet a été lui-même un empire puissant au VII° siècle, qui a connu des relations fluctuantes avec son
immense voisin chinois. Les deux empires ont même entretenu des relations diplomatiques, ce qui ne fait pas du Tibet un vassal. De plus, à certaines époques, Lhassa a pu avoir l'ascendant
spirituel, et Pékin l'ascendant politique et militaire.
L'histoire moderne est tout aussi ambiguë. Au début du XX° siècle, le Tibet avait pris le large, et vivait reclus dans ses montagnes himalayennes, sous une implacable théocratie qui
pratiquait le servage et l'obscurantisme. Mais ce Tibet avait beau être détaché de la Chine, il n'était pas reconnu par le reste du monde comme un Etat indépendant, ce qui explique
qu'aujourd'hui, aucun pays ne soutienne le principe d'une indépendance tibétaine.
En 1950, l'armée de Mao monta à l'assaut du Tibet, mais aussi du Xinjiang, cette autre "marche" de l'empire, à l'ouest, dont l'histoire est aussi faite de liens historiques ambivalents. La
"réunification pacifique" fut une conquête militaire particulièrement facile, opposant l'armée communiste d'un véritable Etat, à un royaume hermite dont la première action de défense fut de
doubler le temps de prière dans les monastères (selon le formidable témoignage de Robert Ford, un opérateur radio travaillant pour le gouvernement de Lhassa, et qui fut capturé par l'armée
chinoise).
Ce retour du Tibet à cette "mère patrie" inflexible, s'accompagna d'une promesse d'autonomie: aujourd'hui encore, la province s'appelle "région autonome du Tibet", ne recouvrant d'ailleurs
qu'une partie du Tibet historique, à cheval sur le Sichuan, le Yunnan et le Qinghai actuels. Le Traité de 1951 signé par le dalai lama souligne en préambule que "le peuple tibétain a une longue
histoire dans le cadre des frontières de la Chine", pour ajouter aussitôt que:
"Le peuple tibétain doit s'unir et expulser du Tibet les forces impérialistes agressives. Le peuple tibétain rejoindra la grande famille de la patrie: la République populaire de Chine. (...)
le peuple tibétain jouira de l'autonomie régionale sous la direction du gouvernement central du peuple. (...) Les autorités centrales ne modifieront pas le régime politique du Tibet. Elles ne
changeront rien à la situation, aux fonctions et aux pouvoirs du dalaï lama".
En 1959, toutefois, le XIV° dalai lama, "réincarnation" d'une longue lignée de souverains tibétains, estima que Pékin ne respectait pas cette autonomie promise, et s'enfuit en Inde où il se
trouve toujours 49 ans plus tard. Depuis, Pékin a pris le contrôle absolu du Tibet.
Libération, ou occupation? Si on écoute Pékin, la Chine a libéré le Tibet du servage et de l'oppression théocratique, et a apporté la modernité. Pas entièrement faux,
évidemment, vu le poids économique des monastères dans l'ancien régime, l'état de servage de la paysannerie, et l'absence d'institutions modernes. La Chine a beau jeu de montrer aujourd'hui des
écoles, des réseaux de télécoms, et même une salle de bourse à Lhassa, symboles de la modernité chinoise d'aujourd'hui.
Les Tibétains ne nient pas cette évolution, et le dalaï lama, de son exil indien, ne réclame pas l'indépendance, soulignant que le Tibet misérable n'aurait guère les moyens de son
développement sans le soutien de Pékin... Mais ce qui est en jeu aujourd'hui, c'est aussi la survie de la culture et de l'identité tibétaines dans un monde chinois qui agit comme un rouleau
compresseur. A la fois par la contrainte, mais aussi par le pouvoir de l'argent, qui corrompt sur son passage des pans entiers de la société tibétaine, autrefois traditionnaliste et puritaine,
contaminée, à l'image du reste de la Chine, par le matérialisme le plus cru.
La culture tibétaine est aujourd'hui menacée de reste l'apanage de la religion et de traditions folklorisées à destination du tourisme, tant chinois qu'international. Car ce n'est pas le
moindre paradoxe de cette situation que le Tibet est une destination prisée des touristes chinois en quête d'exotisme et, parfois, de spiritualité.
C'est aussi la destination des affairistes, dont l'arrivée au Tibet est désormais facilitée par la construction du premier chemin de fer entre le Qinghai et Lhassa, un tour de force dans
cette région montagneuse et sismique, mais une nouvelle menace sur le fragile écosystème tibétain. Avec seulement 2,5 millions de Tibétains dans la région dite autonome, le risque de déséquilibre
démographique est évident, avec cette seule réserve que les immigrants chinois Han détestent l'altitude et ne viennent pas au Tibet pour y faire leur vie...
Cette normalisation s'accompagne d'une prise de contrôle sans cesse plus étroite du clergé bouddhiste, dans la perspective de la disparition dans les prochaines années de l'actuel dalaï lama,
qui est agé de 72 ans et a eu quelques problèmes de santé. Pékin a montré sa volonté de contrôler la nomination des dignitaires bouddhistes avec l'affaire de la "réincarnation" du X° panchen
lama, le deuxième personnage du bouddhisme tibétain. Lorsque, en 1995, le dalaï lama a personnellement confirmé un enfant, Guendun Tcheukyi Nyima, comme XI° panchen lama, les autorités chinoises
l'ont arrêté, et nul ne l'a plus jamais revu. Il est le plus jeune prisonnier politique au monde.
A sa place, Pékin a fait choisir un autre enfant tibétain, Gyantsen Norpo, comme panchen lama à sa place, manipulant ainsi un processus de désignation interne au bouddhisme tibétain. Reconnu
par le gouvernement central, il a droit à tous les honneurs, et Pékin tente de l'imposer aux Tibétains. Tout porte à croire qu'à la mort du dalaï lama, il agira de la sorte pour brouiller les
pistes, et imposer un homme de son choix comme chef spirituel des Tibétains, et enterrer à jamais l'autonomie spirituelle et politique des Tibétains.
Qui manifeste à Lhassa? La période a débuté avec des manifestations de Tibétains en exil, en Inde et au Népal, pour commémorer comme chaque année l'anniversaire de la fuite du
dalaï lama. Puis, ce dernier a prononcé un grand discours, lundi dernier, jour anniversaire de sa fuite 49 ans plus tôt, dans lequel il a haussé le ton vis-à-vis de Pékin. Il a accusé la Chine de
mener au Tibet une "répression continue", et de se livrer à "des violations énormes et inimaginables des droits de l'homme".
Tenzing Gyatso, 72 ans, XIV° dalaï-lama et Prix Nobel de la paix 1989, se sent sans doute en mesure de parler plus fort en raison de la conjoncture politique et diplomatique. Il y a quelques
mois, il était reçu par George Bush à la Maison Blanche, et par Angela Merkel à Berlin, au grand dam de Pékin. C'était une grande première, car recevoir le dalaï lama, c'est agiter le chiffon
rouge en face de Pékin. De surcroit, l'approche des JO de Pékin, en août, ouvre une fenêtre d'opportunité pour se faire entendre sur la scène internationale, et peser sur un débat qu'on sent
monter sur les droits de l'homme en Chine et la grand' messe du Parti à l'occasion de cette manifestation sportive.
Evenement concerté ou pas, l'appel du dalaï lama a été suivi de manifestations de moines bouddhistes à Lhassa et dans plusieurs monastères tibétains, réprimées dans le sang par les forces de
l'ordre chinoises. On parle de victimes et les témoignages (notamment sur la BBC) parlent d'au moins deux morts. Cela fait des années que des événements aussi graves ne se sont pas produits au
Tibet.
Quelles conséquences? Il est clair que ces événements vont peser sur le climat des Jeux olympiques. Le Tibet bénéficie d'une caisse de résonnance puissante aux Etats-Unis, et
en particulier à Hollywood. On a vu la manière dont Steven Spielberg a été contraint de se retirer de l'organisation de la cérémonie d'ouverture des JO à cause du rôle de la Chine au Soudan et au
Darfour. On imagine l'agitation des mêmes milieux sur le Tibet.
Il y a quelques jours, aussi, la chanteuse islandaise Bjork avait fait scandale en Chine en réclamant la liberté pour le Tibet à l'issue d'un concert à Shanghaï. De quoi faire sérieusement
paniquer les autorités chinoises sur l'ampleur des manifestations incontrôlées qui pourraient avoir lieu pendant cette année de tous les dangers olympiques.
Sur le plan diplomatique, tout dépendra de l'ampleur des événements du Tibet. Si Pékin parvient à remettre rapidement le couvercle, les grandes capitales protesteront tout en exprimant un
lâche soupir de soulagement de ne pas avoir à agir. Si la situation s'aggrave et prend des proportions "birmanes", il sera difficile de rester les bras croisés. Tout en voyant très mal quoi faire
face à un membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU, puissance économique qui attire les convoitises, et au poids politique croissant sur la planète.
Dans cette belle mécanique planétaire qui avançait vers cette échéance des JO, le petit grain de sable tibétain s'est glissé dans les rouages.
http://www.rue89.com
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